Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère géologique ?

La géologie connait en ce moment ses propres séismes : l’identification de l’être humain comme principale force géologique motive une nouvelle appellation pour la période géologique actuelle, l’Anthropocène. Cet avènement controversé est à l’image des bouleversements qu’entraine l’introduction de l’Anthropocène : l’être humain est désormais sur le devant de la scène et se doit de reprendre le contrôle sur les conséquences sociales de ses actions afin d’éviter la catastrophe.

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Imaginez la force destructrice des plus grands fleuves, la puissance conjuguée du vent, de la neige et de la pluie agressant inlassablement les montagnes ; imaginez les dégâts immenses provoqués par la moindre inondation. Quel être vivant pourrait rivaliser avec les forces implacables de la nature ? Sans doute pas l’être humain, faible et maigrichon dans sa constitution. Et pourtant, c’est bien là l’incroyable constat des géologues : la force humaine est devenue la principale force géologique de transformation de la Terre ! L’homme s’est introduit à tous les niveaux dans la nature, principalement dans le cycle du carbone — à force de couper des arbres et d’émettre des gaz à effet de serre — mais aussi dans les réseaux fluviaux par exemple. On parle même de nouvelle crise d’extinction globale avec une vitesse d’extinction des espèces 1000 fois supérieure à la normale ! La dernière extinction en date remonte à la disparition des dinosaures ; c’est dire l’ampleur de la crise actuelle. Toutes ces éléments sont regroupés dans l’Anthropocène ; c’est le nouveau nom que veulent attribuer les géologues aux 200 dernières années.

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L’introduction de l’être humain dans tous les phénomènes géologiques

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ngeo1674-i1Pour bientôt ? Le docteur Jan Zalasiewicz est chargé de la commission internationale de stratigraphie quaternaire : c’est à lui que revient la responsabilité de dire si nous sommes entrés ou non dans l’anthropocène, cette ère géologique inédite dans l’histoire de la Terre. Jan Zalasiewicz est catégorique : même si dans le fond, il ne s’agit que d’un changement de nom, les conséquences dépassent de loin le domaine fermé de la stratigraphie : beaucoup de disciplines s’intéressent et utilisent déjà le concept d’Anthropocène pour désigner les bouleversements dont nous sommes les contemporains. L’économie par exemple n’inclut presque pas la terre et l’environnement dans ses raisonnements, alors que elle ne peut désormais plus faire semblant de l’ignorer ! L’issue du prochain Congrès de Géologie Internationale de 2016 reste cependant incertaine : « Notre groupe de travail souhaite parvenir à un certain nombre de recommandations d’ici 2016. Le processus de décision par les hauts comités va durer un peu plus de temps et leur décision est difficile à prévoir » continue le géologue.

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Toujours plus vite. Pourtant l’Anthropocène est encore loin de faire l’unanimité. Si le concept plait beaucoup dans les milieux intellectuels qui s’en servent déjà pour penser les conséquences du réchauffement climatique, les géologues doivent respecter des critères stricts pour pouvoir annoncer officiellement l’avènement de l’Anthropocène. Le principal indicateur de l’activité humaine est le réchauffement climatique (+ 4 °C en moyenne dans 100 ans), or nous sommes déjà dans une période géologique de réchauffement : c’est l’Holocène, qui dure depuis 10 000 ans. En géologie, on réfléchit normalement à l’échelle du million d’années, alors qu’avec l’Anthropocène, on veut déjà donner un nom à une couche géologique qui est à peine en train de se déposer ! Si les géologues sont autant bousculés dans leurs habitudes, c’est aussi parce que les évènements s’enchainent à une vitesse folle, comme si le temps s’accélérait ! L’entrée officielle dans l’Anthropocène est-elle imminente, ou sommes-nous condamnés à passer quelques millénaires de plus dans l’Holocène ?

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Une accélération des temps géologiques

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Reprendre le contrôle. Le principal enjeu selon le Dr. Zalasiewicz est de proposer un « autre prisme à partir duquel voir et analyser le changement environnemental global ». L’Anthropocène place donc l’être humain sous les projecteurs et replace la nature dans les coulisses. Le climato-scepticisme est moins que jamais à l’ordre du jour. Mais comment savoir désormais qui est vraiment responsable du réchauffement climatique ? Impossible de désigner un groupe d’individus en particulier ; si c’est la nature qui nous dépassait il y a quelques siècles, nous nous sommes nous-mêmes relégué au rang de rouage d’une immense machine sociale incontrôlable. Plutôt que de simplement constater les dégâts et la perte de pouvoir de l’individu, il faut au contraire essayer de reprendre le contrôle sur ces forces qui détruisent notre socle vital. La survie de l’espèce humaine est désormais plus qu’incertaine dans ces conditions torturées.

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L’avènement mouvementé de l’Anthropocène

Les géologues rassemblés lors du dernier congrès international de stratigraphie ont décidé de reporter à 2016 la décision d’attribuer une nouvelle dénomination à l’ère géologique actuelle. L’entrée officielle dans l’Anthropocène est-elle imminente ou sommes-nous condamnés à passer quelques millénaires de plus dans l’Holocène ? Explication scientifique et conceptuelle d’une actualité à l’échelle de la géologie.

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ngeo1674-i1Le docteur Jan Zalasiewicz est chargé de la sous-commission sur la stratigraphie quaternaire : c’est à lui qu’incombe la responsabilité d’organiser les délibérations autour de l’anthropocène, cette nouvelle ère dont l’homme serait la principale force géologique. Le Dr. Zalasiewicz est catégorique : ce simple changement formel de dénomination aura des conséquences bien au delà du domaine restreint de la stratigraphie au vu du fort intérêt témoigné par de nombreuses disciplines extérieures à la géologie. Cependant, l’issue du prochain Congrès de Géologie Internationale de 2016 reste incertaine : « Notre groupe de travail souhaite parvenir à un certain nombre de recommandations d’ici 2016. Le processus de décision par les hauts comités va durer un peu plus de temps et leur décision est difficile à prévoir » affirme le géologue. Le principal enjeu selon le Dr. Zalasiewicz est l’élaboration d’ « un autre prisme à partir duquel voir et analyser le changement environnemental global ». L’Anthropocène est un concept riche et prometteur, qui replace l’être humain sur le devant de la scène et l’invite à reprendre le contrôle sur les forces sociales dépersonnalisées qui modifient la Terre au point de justifier un changement d’ère géologique. Reste à attendre la publication du prochain compte-rendu  en 2016.

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Toujours plus vite. Les rassemblements internationaux de géologues n’attirent habituellement qu’une attention très réduite de la part des non-spécialistes. En géologie, la précipitation n’est pas de mise dans l’étude des longues transformations de la Terre. Le calme granitique qui caractérise la géologie est bien éloigné de l’effervescence médiatique entourant les autres domaines scientifiques. Le 34ème congrès international de géologie à Brisbane lors de l’été 2012 fait figure d’exception : tous les regards étaient rivés sur la réunion de la Commission Internationale sur la Stratigraphie chargée de statuer sur l’acceptation d’une nouvelle dénomination de l’ère géologique actuelle : l’Anthropocène. Que ce soit la lettre d’information du prix Nobel de Chimie introduisant le terme en 2000, suivie d’une publication du même auteur dans la revue Nature en 2002, de la création de la Commission Internationale de Stratigraphie en 2008 chargée de statuer sur la question en 2012, et qui finalement décide de repousser la décision en 2016, l’augmentation du rythme des publications et des congrès se joue parallèlement à une accélération du temps en géologie : si l’on réduit les 4,55 milliards d’années d’existence de la Terre à une seule journée de 24h, l’Anthropocène occuperait seulement le dernier quart du dernier millième de seconde. Pour une discipline dont l’unité de compte est le million d’année, proclamer l’avènement d’une nouvelle ère géologique alors même que les couches sont encore en train de se sédimenter est de l’ordre de l’exceptionnel. Avec cet l’ultime aveu de l’impact irréversible de l’homme sur son environnement, le climato-scepticisme semble être moins que jamais à l’ordre du jour.

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Une accélération considérable à l’échelle des temps géologiques

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Changement d’échelle. La proclamation de l’’avènement de l’Anthropocène correspond à l’identification de la force humaine comme principale force de modification de la terre : son potentiel de terraformation doit désormais être comparé à celui des plus grands fleuves, de l’érosion ou des catastrophes naturelles. Alors que la planète Terre se rapproche de températures à sa surface qu’elle n’a pas connues depuis 15 millions d’années (+4 °C en 2100 selon les estimations médianes), que plus de 40% de la surface de la terre est exploitée par l’agriculture, et que nous avons atteint le plus haut niveau de dioxyde de carbone sur Terre depuis 4000 ans, il est désormais incontestable que l’homme s’est introduit dans le déroulement de tous les cycles naturels. Que ce soit la production et la distribution du carbone par la déforestation, la modification des réseaux fluviaux, ou même le déclenchement de la sixième crise d’extinction globale à l’échelle des temps géologique (la dernière était à l’origine de l’extinction des dinosaures), l’être humain est bel et bien sur le devant de la scène, et la nature dans les coulisses.

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graphs_anthropocene L’introduction de l’être humain dans tous les phénomènes naturels

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Suprasocial. L’homme a-t-il réalisé son idéal de « maître et possesseur de la nature » ? La perte du cadre naturel dans lequel il s’inscrivait est à l’origine de bouleversements considérables dans les méthodes et la répartition des objets d’étude entre les différentes disciplines plus ou moins scientifiques : comment distinguer à présent histoire naturelle et histoire de l’être humain ? Le concept même de nature est au plus mal alors qu’il est au fondement de la culture occidentale. On propose désormais d’élaborer des réseaux d’acteurs-agents, incluant indifféremment les humains, les objets et les instruments d’observation. En cherchant à prendre le contrôle de la nature, l’être humain a perdu la maîtrise du phénomène qui lui est propre : il n’est pas possible d’imputer l’origine du réchauffement climatique à un groupe d’individus en particulier. A la nature transcendante vient donc se substituer un agent social abstrait dont les logiques échappent à l’individu isolé.

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ControversePGMH05aLes conséquences de ce changement de dénomination sont donc considérables : il proclame et légitime un double changement d’échelle. D’un côté la perte de contrôle des conséquences sociales de nos actions individuelles, et de l’autre côté, une accélération des temps géologiques. Cependant, la pertinence géologique d’un tel changement de dénomination ne fait pas encore l’unanimité. Selon le professeur Philip Gibbard, l’Holocène caractérise d’ores et déjà une période interglaciaire de réchauffement global de la Terre. Difficile d’avoir le recul suffisant pour mettre en évidence une marque uniforme dans les couches géologiques à l’échelle de tout le globe. C’est donc l’homogénéité de l’impact de l’être humain sur la terre au regard des critères stratigraphiques internationaux qui est remise en cause : il n’est pas évident qu’il y ait eu un moment de rupture précis où les activités humaines se seraient mises à influencer massivement les systèmes naturels.

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Difficile de statuer pour le moment sur l’avènement officiel de l’Anthropocène. Quelque soit la décision du comité de stratigraphie, l’Anthropocène fait déjà l’unanimité dans les milieux intellectuels. En nous permettant de considérer l’impact de l’être humain sur son milieu naturel à la bonne échelle, il est promis à un brillant avenir dans le milieu à la fois des géologues et des biologistes, mais aussi des économistes et des philosophes.

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